KINSHASA, 29–30 octobre 2026 — Devant l’Assemblée nationale, la Première ministre Judith Suminwa a présenté et défendu le projet de loi de finances pour l’exercice 2027, équilibré en recettes et en dépenses à 56 930 milliards de francs congolais, soit environ 24,8 milliards de dollars au taux retenu par le gouvernement (2 300 FC/USD). Le texte marque une hausse d’environ 12 % par rapport à la loi de finances rectificative 2026 (Radio Okapi ; projet de loi de finances).
La cheffe du gouvernement a placé au centre de sa présentation « la défense de l’intégrité territoriale, la sécurité des populations et la recherche d’une paix durable ». Le deuxième pilier du Programme d’actions du gouvernement — défense, sécurité intérieure, stabilisation, justice, diplomatie — est annoncé à 14 091 milliards FC (environ 6,1 milliards USD). Dans le détail du projet, la section Défense et anciens combattants apparaît à plus de 8 147 milliards FC.
Des budgets Kabila à 2027 : même pays, autre échelle
Sous Joseph Kabila, les derniers grands budgets du pouvoir central tournaient autour de 10 350 milliards FC : environ 5,7 milliards USD pour 2018 (taux moyen alors proche de 1 813 FC/USD) et près de 5,9 milliards USD pour le projet 2019 présenté par Bruno Tshibala (Zoom Eco ; Actualite.cd). En dollars courants, le projet 2027 représente donc environ quatre fois l’enveloppe de fin de mandat Kabila ; en francs congolais, le multiple dépasse cinq.
Ce saut ne se lit pas comme un simple « progrès social ». Entre 2018 et 2026, le taux de change, le PIB nominal, l’inflation et la structure des recettes minières ont changé. Une enveloppe plus grosse peut financer davantage d’État — ou davantage de guerre, de procédure d’urgence et de lignes qui débordent. La comparaison utile n’est donc pas seulement le total : c’est où va l’argent et ce qui arrive jusqu’aux ménages.
Ce que disent les chiffres d’exécution — et ce qu’ils ne disent pas
La présentation du budget 2027 s’ouvre juste après la séquence de reddition des comptes 2025. Selon la Cour des comptes, présentée fin octobre à l’Assemblée, les recettes mobilisées ont atteint environ 41 980 milliards FC pour des dépenses payées d’environ 41 580 milliards FC, soit un solde positif d’environ 400 milliards FC — mais seulement 82,8 % des prévisions de recettes (Le Potentiel). Autrement dit : l’État a dépensé moins que prévu en volume global, tout en restant en deçà de ce qu’il espérait encaisser.
Sur certaines lignes, le plafond voté a pourtant sauté. Des états du ministère du Budget rapportés par la presse spécialisée indiquent que les dépenses de la présidence ont été exécutées à hauteur d’environ 2 373 milliards FC (environ 832 millions USD) pour des prévisions d’environ 865 milliards FC — soit un taux d’exécution de l’ordre de 274 %, un dépassement d’environ 174 % (Finances & Entreprises). Jeune Afrique, citant le rapport de la Cour des comptes, évoque un dépassement net de l’ordre de 2,2 milliards de dollars sur l’exercice 2025, « dopé » notamment par la présidence et la Défense, et reprend la formule de la Cour : « Les crédits votés ne jouent plus leur rôle de plafond. »
Pour la Défense, le tableau est plus ambivalent. Au premier semestre 2025, le ministère du Budget a fait état d’environ 2 747 milliards FC (environ 964 millions USD) de dépenses, dont une part majoritaire en mode d’urgence (DeskEco). Des chiffres transmis aux parlementaires pour l’ensemble de 2025 font état de prévisions votées autour de 7 812 milliards FC et de montants liquidés autour de 5 418 milliards FC — soit une sous-exécution globale sur le vote, alors même que d’autres lignes et procédures d’urgence gonflent le coût réel de la guerre (RFI). Le paradoxe tient en une phrase : plus d’argent pour la guerre ne signifie pas plus de dignité pour le soldat.
Le Congolais « moyen » : la pauvreté n’a pas suivi la courbe du budget
Pendant que le budget du pouvoir central passe de l’ordre de 6 milliards USD (fin Kabila) à près de 25 milliards USD (projet 2027), la pauvreté reste massive. La Banque mondiale situe encore la pauvreté à environ 81 % au seuil de 3 dollars/jour (PPA) en 2025, et rappelle qu’environ 69 % de la population vit sous le seuil national selon l’enquête ménages 2024. L’ECVM 2024 (INS / partenaires) mesure une incidence nationale d’environ 67,9 % sous le seuil de 5 680 FC par personne et par jour.
Ces indicateurs ne mesurent pas « le bonheur » ; ils disent qu’une enveloppe d’État qui enfle peut coexister avec des files d’attente à l’hôpital, des écoles sans matériel et des ménages qui comptent chaque franc. Le social, dans le discours budgétaire, est toujours « pris en charge ». Dans le quotidien, il reste souvent une promesse.
Militaires : allocations en hausse, familles encore précaires
Le gouvernement a multiplié les signaux d’effort en faveur des forces de sécurité : doublement de la solde des militaires et policiers annoncé en mars 2025 (Reuters ; RFI) ; prime de combat portée, selon le ministre de la Défense auditionné fin 2025, de 20 à 325 dollars — avec une mise en exécution encore attendue à la date de l’audition (RFI). L’enveloppe salariale FARDC, estimée autour de 400 millions USD fin 2024, pouvait théoriquement tendre vers le double si le paiement suit vraiment.
Or les mêmes rapports parlementaires et journalistiques décrivent une armée où les effectifs déclarés ne correspondent pas toujours au terrain, où des unités restent « sédentarisées » sans relève pendant des années, et où les services psychologiques et sociaux des centres d’instruction et de l’hôpital militaire restent insuffisants. Sur le terrain de Goma après la chute de la ville, des officiers ont déclaré à Reuters n’avoir même pas reçu leur solde de base pendant des mois, alors que le doublement était déjà annoncé.
Une étude menée dans les camps Kokolo, Tshatshi et Kabila à Kinshasa documente une précarité structurelle des ménages militaires : solde jugée insuffisante par plus de neuf répondants sur dix, paiement irrégulier dénoncé par une large majorité, stratégies de survie dans l’informel portées souvent par les épouses. Ce n’est pas une anecdote de réseaux sociaux : c’est le portrait d’une armée dont le budget « monte » sans que la famille du soldat sorte forcément de l’indécence.
Autre camp. Le gouvernement justifie la priorité sécuritaire par la guerre à l’Est, la perte de recettes du Nord et du Sud-Kivu et la nécessité de défendre l’intégrité territoriale — ligne reprise par Judith Suminwa le 29 octobre et, deux jours plus tôt, par le ministre des Finances Doudou Fwamba sur la reddition 2025. Ces arguments pèsent. Ils n’annulent pas la question posée par la Cour des comptes et par les familles : si les crédits ne plafonnent plus la dépense au sommet, pourquoi le bas de l’échelle — le civil pauvre, le soldat et ses enfants — voit-il si peu le « dividend » du budget ?
Au-delà des faits. Comparer 2019 et 2027, c’est mesurer une inflation de l’État plus qu’une révolution du bien-être. Sous Kabila, le budget était petit et le social déjà fragile. Sous Tshisekedi, le budget est devenu énorme — et la pauvreté reste le premier poste « non budgétisé » de la vie congolaise. Les FARDC illustrent le nœud : plus de milliards, plus d’urgence, plus de discours sur la solde — et toujours des ménages militaires qui débrouillent le lendemain. Tant que l’exécution privilégiera les plafonds franchis au sommet — là où les familles de beaucoup de politiciens vivent décemment — plutôt que le service rendu à la base, le budget 2027 restera un chiffre de guerre et de pouvoir, pas encore un contrat social.
Paulin Kibando
TIC-TAC HEBDO — Au-delà des faits
Sources : Radio Okapi (présentation Suminwa, 29 octobre 2026) ; projet de loi de finances 2027 (budget.gouv.cd) ; Cour des comptes / Le Potentiel ; Jeune Afrique ; Finances & Entreprises (états Budget, présidence 2025) ; RFI (rapports parlementaires Défense) ; DeskEco ; Zoom Eco / Actualite.cd (budgets 2018-2019) ; Banque mondiale ; Reuters / RFI (doublement de la solde).
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