KINSHASA, 23 octobre 2026 — À ce jour, le chiffre qui compte n’est pas seulement « 57 millions ». C’est celui-ci : sur environ 42 millions de dollars déjà décaissés par la Banque africaine de développement (BAD) pour le Projet d’entrepreneuriat des jeunes dans l’agriculture et l’agro-business (PEJAB), à peine quelque 800 000 dollars peuvent être tracés, selon notre recoupement des crédits publiquement documentés, jusqu’aux mains des agripreneurs. Le débat à l’Assemblée devrait commencer par là — puis poser la question : qu’en est-il de l’utilisation du reste de cet argent, négocié à l’époque de Joseph Kabila et censé prendre fin en 2025 ?
800 000 $ tracés, ~42 millions déjà sortis de la BAD
Les rapports d’exécution de la BAD (projet P-CD-AB0-006) indiquent qu’en avril 2025, 29,63 millions d’unités de compte (UAC) avaient déjà été décaissés — soit environ 74 % du prêt FAD de 40 millions d’UAC. Converti à l’échelle retenue en plénière (40 UAC ≈ 57 millions USD), cela représente un ordre de grandeur d’environ 42 millions de dollars. Ce chiffre figure dans le rapport EER d’avril 2025. En octobre 2025, le décaissement BAD monte à 31,64 millions d’UAC (~79 %), selon le rapport EER d’octobre 2025 ; le rapport d’achèvement (PCR) d’avril 2026 porte le total à 32,54 millions d’UAC (~81 %).
En face, les montants qui apparaissent comme crédits effectivement attribués à des agripreneurs restent d’une autre échelle. Avant le virage microfinance, le partenariat avec une grande banque n’avait décaissé que 68 000 dollars sur un plafond de 3 millions convenus, selon les propos du ministre relayés par la presse. S’y ajoutent des lots et prêts individuels publiquement cités. Même en agrégeant ces lignes et une part des premiers financements IMF, le total tracé jusqu’aux bénéficiaires finaux reste, selon notre lecture, de l’ordre d’environ 800 000 dollars — soit moins de 2 % des ~42 millions déjà sortis de la BAD.
Sous Nzangi : du plafond de 3 millions à la mobilisation des ~42 millions
Muhindo Nzangi Butondo n’est pas à l’origine du PEJAB. L’enveloppe a été approuvée le 9 décembre 2016 et signée le 10 mars 2017, sous la présidence de Joseph Kabila, avec une clôture fixée au 31 décembre 2025. Les documents BAD montrent d’ailleurs qu’une grande partie des ~42 millions était déjà décaissée côté bailleur en avril 2025 — avant l’arrivée du ministre à l’Agriculture en août 2025. Les états d’exécution antérieurs — EER juin 2024 et EER novembre 2024 — permettent de suivre cette trajectoire sur la durée.
Ce que change la période Nzangi, d’après son propre récit et les EER 2025, c’est le financement effectif des agripreneurs. Le projet sort d’un partenariat bancaire bloqué autour de 3 millions de dollars (et de seulement 11 entreprises vraiment financées) pour basculer, à partir de mars–juillet 2025, vers les institutions de microfinance et la BCC — une enveloppe de 17 millions USD (refinancement + garantie). C’est dans cette séquence, qui chevauche puis prolonge son arrivée au ministère, que le nombre de jeunes financés bondit dans les rapports (des dizaines, puis des centaines). En plénière, Nzangi revendique 1 107 jeunes financés ; l’EER d’octobre 2025 de la BAD retient plutôt environ 260–269. Dans les deux cas, le message politique est le même : le gros lot du financement direct des jeunes se joue tardivement, quand on passe du plafond bancaire de 3 millions à la tentative de faire travailler les dizaines de millions (~42 M) déjà sortis de la BAD.
Reste la question posée à l’Assemblée : une fois ce stock décaissé, où est passé le reste — garanties, fonds encore à la BCC (Nzangi cite 8 millions USD en attente), coûts d’incubation et de coordination — face aux ~800 000 dollars seulement tracés jusqu’aux poches des agripreneurs ? L’évaluation finale de l’assistance technique du BIT au PEJAB complète ce recoupement sur le volet formation et incubateurs.
Assemblée : Bolumbe face à Nzangi
Hermione Bolumbe Bakando, élue de Mont-Amba, a porté ces interrogations le 21 octobre 2026, puis déposé une motion de défiance le 23 octobre. Elle évoque des soupçons de détournement et une note d’alerte attribuée au cabinet du chef de l’État — allégation rapportée par plusieurs médias, sans publication du document dans les sources ouvertes.
Nzangi a assuré que « les fonds sont là », selon Radio Okapi, et a détaillé le redressement via les IMF, rapporte aussi Actualite.cd. Des entreprises produisent déjà (yaourt, ananas, champignons, élevage, pisciculture…). Elles ne comblent pas, à elles seules, l’écart entre les dizaines de millions décaissés par le bailleur et les crédits tracés jusqu’aux jeunes.
Au-delà des faits. Le débat public a trop souvent commencé par le chiffre talisman des « 57 millions ». Il devrait commencer par le ratio : ~800 000 dollars tracés aux agripreneurs pour ~42 millions déjà décaissés. Puis reconnaître la chronologie : enveloppe négociée sous Kabila, clôture 2025, stock massif déjà sorti avant Nzangi — et accélération du financement des jeunes sous Nzangi, quand le projet quitte le plafond de 3 millions pour tenter de mobiliser l’échelle des ~42 millions. Ensuite seulement : que sont devenus les circuits intermédiaires (BCC, garanties, incubateurs) ? Les liens vers les rapports BAD intégrés dans ce texte permettent à chacun de vérifier.
Paulin Kibando
TIC-TAC HEBDO — Au-delà des faits
Sources (recoupement) : EER BAD avril 2025 ; EER BAD octobre 2025 ; PCR BAD avril 2026 ; EER novembre 2024 ; EER juin 2024 ; évaluation BIT ; déclarations en plénière via Radio Okapi et Actualite.cd ; Le Potentiel. L’ordre de grandeur de ~800 000 dollars correspond au recoupement TIC-TAC des crédits documentés aux agripreneurs. Les accusations de détournement restent des allégations non jugées.
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