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Journée de la paix : au Kivu, les talents se déplacent, mais qui reconstruit le capital ?

La guerre dans l’Est de la République démocratique du Congo n’a pas seulement déplacé des familles, détruit des maisons ou interrompu des routes commerciales ; elle a aussi dispersé des entrepreneurs, fragilisé des entreprises, réduit l’accès au crédit, rendu certaines garanties plus difficiles à mobiliser et obligé des acteurs économiques à chercher de nouveaux marchés à Kinshasa, Lubumbashi, Kolwezi, Kisangani ou ailleurs. En cette Journée internationale de la paix, célébrée sous le thème « Investir dans la paix – Pour tous, partout, chaque jour », une question essentielle mérite donc d’être posée : peut-on réellement parler de résilience lorsque le savoir-faire survit, mais que l’entreprise perd progressivement le capital, les facilités bancaires et la capacité d’investissement qui lui permettaient autrefois de grandir ?

Photo d’illustration générée par IA — TIC-TAC HEBDO
Photo d’illustration générée par IA — TIC-TAC HEBDO

GOMA, 21 septembre 2026 — Chaque guerre possède une dimension économique que les bilans militaires rendent rarement visible. Derrière les lignes de front, les déplacements et les destructions matérielles, il existe aussi des entreprises qui perdent leurs marchés, des commerçants qui déplacent leurs stocks, des producteurs qui ne peuvent plus accéder normalement au financement, des employeurs qui réduisent leurs effectifs et des emprunteurs qui continuent parfois à porter des dettes contractées dans un environnement économique devenu totalement différent. Dans le Nord et le Sud-Kivu, cette réalité s’est renforcée depuis l’aggravation de la crise sécuritaire, poussant une partie du tissu entrepreneurial à se réorganiser dans d’autres provinces tandis que d’autres acteurs ont choisi de rester sur place malgré la fermeture des banques, la contraction des marchés et l’incertitude sur l’avenir de leurs activités.

En avril 2026, Jean-Paul Lokumu, acteur de l’écosystème entrepreneurial, signalait déjà que des entrepreneurs du Nord et du Sud-Kivu avaient rejoint Kinshasa, Lubumbashi, le Lualaba, Kisangani et d’autres centres économiques, alors qu’une autre partie continuait à travailler dans l’Est malgré les difficultés. Ces entrepreneurs tentent généralement de s’organiser autour d’incubateurs, d’accélérateurs, de structures de la Fédération des entreprises du Congo, de FabLabs et de réseaux professionnels afin de retrouver des opportunités, de conserver leur visibilité économique et d’accéder aux mécanismes d’appui disponibles. Mais cette organisation sociale et institutionnelle ne signifie pas automatiquement qu’ils ont retrouvé les mêmes conditions financières qu’avant leur déplacement, car un réseau peut faciliter les contacts, l’accompagnement ou la mise en relation, sans pour autant restaurer une ligne de crédit, remplacer un stock perdu ou reconstruire un patrimoine immobilisé dans une zone de conflit.

C’est ici que le mot « résilience » mérite d’être interrogé avec davantage de rigueur. Un entrepreneur peut transporter son expérience, son savoir-faire, son téléphone, son carnet d’adresses et parfois une partie de ses économies, mais une entreprise se compose aussi de locaux, de machines, de marchandises, de contrats, d’emplois, de garanties et d’un historique bancaire construit au fil des années. Lorsqu’un opérateur économique quitte Goma pour Kinshasa ou Lubumbashi, il peut conserver ses compétences tout en perdant une partie de sa capacité d’emprunt, de sa clientèle, de son fonds de roulement ou de la valeur financière de ses actifs. De la même manière, celui qui reste à Goma peut continuer à produire ou à vendre tout en constatant que son patrimoine n’a plus la même capacité à soutenir un crédit si la banque considère que la garantie est devenue difficile à évaluer, à assurer ou à réaliser dans les conditions actuelles.

Cette réalité avait d’ailleurs été reconnue par la Banque centrale du Congo elle-même à travers l’Instruction n°44, modification n°2, du 8 avril 2025, qui établissait des mesures spéciales applicables aux établissements de crédit et sociétés financières en raison de la situation sécuritaire dans l’Est. Le texte prévoyait notamment l’abandon ou l’annulation de certaines pénalités de retard, davantage de souplesse dans la restructuration des créances et l’octroi de délais de grâce aux clients affectés par la crise. Cette décision confirmait que les conditions économiques dans lesquelles certains crédits avaient été accordés n’existaient plus de la même manière, mais dix-sept mois plus tard, une autre question devient incontournable : combien d’entrepreneurs ont réellement bénéficié de ces mesures, combien ont vu leurs dettes restructurées, combien ont obtenu des délais de grâce et, surtout, combien ont retrouvé ensuite l’accès à de nouveaux financements leur permettant de relancer leur activité ?

Car restructurer une dette ancienne ne suffit pas à sauver une entreprise. Une PME peut obtenir plusieurs mois supplémentaires pour rembourser son crédit tout en restant incapable de financer le prochain stock, la prochaine machine ou la prochaine commande. Un commerçant qui achetait auparavant plusieurs cargaisons grâce à une ligne bancaire et qui ne peut plus travailler que sur ses fonds propres reste officiellement en activité, mais son entreprise a changé de dimension. Un transformateur qui conserve ses machines mais ne parvient plus à financer ses matières premières reste techniquement compétent, mais sa production peut être réduite à une fraction de son niveau antérieur. C’est pourquoi il serait réducteur de considérer la simple continuité d’une activité comme la preuve que l’entreprise a réellement résisté économiquement à la guerre.

Avant la crise actuelle, certains programmes de développement avaient montré qu’il était possible de mesurer de manière précise l’évolution des entreprises. Le Projet d’appui au développement des micro, petites et moyennes entreprises, soutenu par la Banque mondiale et présent notamment à Goma, avait permis de suivre la croissance des ventes, la création d’emplois et l’évolution de centaines de PME. Cette expérience montre qu’il serait possible aujourd’hui de mesurer également la décapitalisation provoquée par la guerre, en comparant par exemple le chiffre d’affaires, les emplois, l’accès au crédit, l’endettement, la capacité d’investissement et la valeur des garanties avant et après la crise. Sans ces indicateurs, le discours sur la résilience reste difficile à évaluer et risque de masquer une dégradation progressive du tissu économique.

La question des garanties mérite elle aussi une attention particulière. Une maison, un terrain, un entrepôt, une usine ou un équipement situé à Goma peut continuer à exister juridiquement, mais cela ne signifie pas automatiquement qu’il conserve la même valeur financière aux yeux d’une banque. Une garantie bancaire n’a de valeur que si elle peut être vérifiée, évaluée, assurée et, en cas de défaut, réalisée dans des conditions juridiquement et opérationnellement sûres. Si ces conditions deviennent incertaines, l’entrepreneur peut se retrouver dans une situation paradoxale où il possède encore un patrimoine important mais ne peut plus s’en servir efficacement pour accéder au capital nécessaire à son activité. Cette perte de capacité financière constitue une forme de décapitalisation silencieuse qui ne se voit pas dans les statistiques classiques de destruction.

Pour ceux qui ont quitté Goma, la difficulté est différente mais tout aussi réelle. Leur présence dans de nouvelles villes, leur participation à des réseaux professionnels ou leur intégration à des structures d’accompagnement peuvent leur permettre de retrouver des contacts et de reprendre une activité, mais cela ne prouve pas qu’ils ont retrouvé le même niveau économique qu’avant. Certains peuvent avoir recréé une activité sans avoir reconstitué leur entreprise, retrouvé des clients sans avoir retrouvé de capital, ou conservé leur savoir-faire sans disposer des mêmes facilités de crédit. Il devient donc nécessaire de distinguer la survie professionnelle de la croissance économique réelle, car les deux réalités ne se confondent pas.

Ceux qui sont restés à Goma posent une autre série de questions. Beaucoup ont conservé leurs installations, une partie de leur clientèle et parfois leurs employés, mais dans quelles conditions peuvent-ils encore financer leur développement ? Si une entreprise continue de fonctionner dans une zone où le système bancaire traditionnel ne travaille plus normalement, son accès aux mécanismes nationaux de financement devient plus complexe, tandis que ses flux, ses garanties et ses capacités de remboursement peuvent être évalués avec davantage de prudence. La question n’est donc pas de savoir uniquement si l’entreprise est encore ouverte, mais si elle peut encore investir, renouveler son équipement, augmenter son stock ou saisir une nouvelle opportunité économique.

C’est précisément sur ce point que la communauté internationale doit être interpellée en cette Journée internationale de la paix. Les partenaires de la RDC financent déjà des programmes importants de développement économique, de formalisation des entreprises, d’accès au crédit et de création d’emplois, mais la guerre a fait apparaître une catégorie particulière : celle de l’entreprise déplacée, qui n’est ni nécessairement détruite, ni complètement fermée, ni juridiquement en faillite, mais qui n’opère plus dans le même environnement que celui où son capital, ses garanties, ses clients et sa réputation bancaire avaient été construits. La question devient alors de savoir quels mécanismes spécifiques existent pour accompagner ce type d’entreprise, comment les banques peuvent reconnaître et transférer son historique financier, comment les garanties restées dans la région d’origine peuvent être prises en compte et comment éviter que l’entrepreneur doive repartir totalement de zéro.

La réussite de certains entrepreneurs ne doit pas non plus servir à masquer la fragilité de tous les autres. Des trajectoires comme celle de Manassé Omwinja et de Kivu Labour montrent qu’un savoir-faire développé au Kivu peut trouver de nouveaux marchés ailleurs, notamment dans le Kongo Central, mais il faut distinguer clairement une stratégie volontaire d’expansion économique d’un déplacement imposé par l’insécurité. Lorsqu’une entreprise choisit d’ouvrir un nouveau marché parce qu’elle identifie une opportunité, elle investit ; lorsqu’elle quitte son environnement parce que celui-ci devient impraticable, elle commence d’abord par survivre. Les deux trajectoires peuvent conduire un entrepreneur du Kivu à travailler ailleurs, mais elles ne racontent pas la même histoire économique.

En cette Journée internationale de la paix, le thème « Investir dans la paix – Pour tous, partout, chaque jour » devrait donc se traduire par des choix économiques concrets. Investir dans la paix, ce n’est pas seulement financer des négociations ou reconstruire des infrastructures détruites ; c’est aussi permettre à une PME affectée par la guerre de retrouver l’accès au crédit, à celui qui est parti de revenir s’il le souhaite, à celui qui reste de continuer à produire dans des conditions bancaires normales, et à celui qui s’est installé ailleurs de ne pas perdre tout ce qu’il avait construit auparavant. C’est également s’assurer que les anciennes dettes ne deviennent pas un obstacle permanent à la reconstruction et que les actifs encore existants puissent retrouver une véritable valeur économique.

La communauté internationale, les autorités congolaises, les banques et les institutions de financement devraient donc aller au-delà du vocabulaire général de la résilience et produire des données précises : combien d’entreprises du Kivu ont été déplacées, combien d’emplois ont été perdus, combien de crédits ont été restructurés grâce à l’Instruction 44, combien de garanties restent mobilisables, combien d’entreprises ont retrouvé une capacité de financement comparable à celle qu’elles avaient avant la crise et combien survivent encore en consommant progressivement leur propre capital. Sans ces réponses, il sera difficile de savoir si les entrepreneurs de l’Est ont réellement été accompagnés ou s’ils ont simplement été laissés seuls face aux conséquences économiques de la guerre.

La guerre a montré que les entrepreneurs du Kivu savent s’adapter, créer de nouveaux réseaux, déplacer leurs activités et chercher de nouveaux marchés, mais cette capacité d’adaptation ne devrait pas devenir une excuse pour considérer que le problème est réglé. Le talent peut voyager, mais une économie a besoin de capital, de confiance, de banques, de contrats, de garanties, de routes et de marchés. Dix-sept mois après l’Instruction 44 de la Banque centrale du Congo, la question que cette Journée de la paix devrait imposer est donc simple : combien d’entrepreneurs du Kivu ont été véritablement sauvés économiquement, et combien avons-nous simplement appris à appeler « résilients » pendant qu’ils perdaient progressivement leur capital et leur capacité de croissance ?

Ir Paulin KIBANDO

TIC-TAC HEBDO — Au-delà des faits

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Paulin Kibando

Contributeur

Équipe éditoriale de TIC-TAC HEBDO, média congolais basé à Goma.

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