Pourquoi entend-on régulièrement parler de « terres rwandaises » qui se trouveraient aujourd’hui en République démocratique du Congo ? Pourquoi Goma, Rutshuru, Masisi, Walikale, Kalehe ou Idjwi apparaissent-ils dans ce débat ? Pour comprendre cette controverse, il faut remonter bien avant l’AFC/M23 et les guerres actuelles, à l’époque des anciens royaumes, de la colonisation et des déplacements de populations entre le Rwanda et le Congo.
Pour quelqu’un qui découvre cette histoire, une première distinction est indispensable. Les frontières actuelles entre la RDC et le Rwanda n’ont pas toujours existé sous leur forme actuelle. Avant la colonisation européenne, la région était organisée autour de royaumes, de chefferies et de communautés dont les espaces d’influence ne correspondaient pas nécessairement aux frontières internationales que nous connaissons aujourd’hui. Le territoire qui deviendra le Congo est ensuite passé sous domination belge, tandis que le Rwanda a connu la colonisation allemande puis belge. C’est durant cette période que les frontières ont progressivement été négociées et délimitées, mais aussi que des déplacements organisés de populations ont profondément transformé certaines parties du Kivu.
Pour comprendre Masisi, il faut d’abord comprendre Gishari
Le nom de Gishari revient régulièrement lorsqu’on évoque la présence des populations rwandophones au Masisi. Durant la période coloniale belge, l’administration a organisé l’installation au Congo de populations venues du Rwanda, notamment à travers la Mission d’immigration des Banyarwanda (MIB). Une partie de ces populations a été installée au Masisi, sur des terres déjà occupées et organisées autour d’autorités coutumières, notamment hunde. C’est dans ce contexte qu’une organisation administrative particulière apparaît à Gishari pour encadrer les populations banyarwanda installées dans cette partie du territoire.
Cette histoire explique pourquoi Gishari occupe encore une place importante dans les controverses actuelles, mais elle ne doit pas conduire à confondre deux réalités différentes. Le fait que des populations venues du Rwanda aient été installées sur un territoire et qu’une organisation administrative leur ait été accordée ne signifie pas automatiquement que ce territoire appartenait politiquement au Rwanda. L’histoire de Gishari documente une implantation de populations et une organisation administrative coloniale ; elle ne constitue pas, à elle seule, une preuve de souveraineté rwandaise sur Masisi.
Les anciennes chefferies compliquent davantage cette histoire
La question des chefferies est souvent difficile à comprendre parce que le mot peut donner l’impression qu’il s’agissait de petits États indépendants. Ce n’était pas nécessairement le cas. Dans l’organisation coutumière puis coloniale du Congo, différentes communautés pouvaient être regroupées sous l’autorité d’un chef reconnu par l’administration. Plusieurs travaux historiques mentionnent notamment Gahutu, Budurege et Kayira parmi des entités liées à des populations rwandophones et ayant connu une reconnaissance administrative avant leur suppression ou leur réorganisation. Il serait donc excessif d’affirmer qu’aucune structure administrative ou coutumière rwandophone n’a jamais existé dans cette partie du Congo.
Mais l’existence de telles chefferies ne permet pas davantage d’affirmer que les terres concernées appartenaient au Rwanda. Une population peut vivre sur un territoire, disposer de ses autorités et conserver une identité particulière sans que le territoire sur lequel elle vit appartienne à l’État correspondant à son origine. C’est précisément la différence entre communauté, chefferie, influence d’un ancien royaume et souveraineté territoriale moderne qui doit être comprise pour éviter de transformer une réalité historique en conclusion politique qu’elle ne démontre pas nécessairement.
En 1981, Goma, Rutshuru, Masisi, Walikale, Kalehe et Idjwi apparaissent dans la controverse
Plusieurs décennies après la colonisation, alors que le Congo était devenu le Zaïre de Mobutu, un autre épisode est venu alimenter cette question. Le 20 juin 1981, cinq intellectuels — Ugirashebuja, Gahima, Gitera, Nkorota et Cyiményi — sont cités dans différentes références comme ayant adressé une correspondance aux Nations unies au nom de « populations originaires du Rwanda au Zaïre ». Dans cette controverse apparaissent six noms particulièrement importants aujourd’hui : Goma, Rutshuru, Masisi, Walikale, Kalehe et Idjwi. C’est notamment pour cette raison que cette lettre continue d’être citée dans les discussions sur les populations rwandophones et les territoires de l’Est du Congo.
Il faut cependant comprendre exactement ce que cet épisode permet d’établir. Une revendication formulée par cinq personnes parlant au nom d’une communauté n’est pas automatiquement une revendication territoriale formulée officiellement par l’État rwandais. La lettre constitue donc un élément historique important du débat communautaire et politique de l’époque, mais elle ne suffit pas, à elle seule, à démontrer que Kigali revendiquait officiellement ces six territoires congolais.
Et cette histoire selon laquelle Berlin aurait donné des terres rwandaises au Congo ?
C’est probablement la version la plus connue du grand public : les Européens se seraient réunis à la Conférence de Berlin de 1884-1885, auraient tracé les frontières africaines sur une carte et une partie du Rwanda aurait ainsi été attribuée au Congo. Cette explication est trop simple. Berlin constitue une étape majeure du partage colonial de l’Afrique, mais la frontière entre les territoires qui deviendront le Congo et le Rwanda s’est construite progressivement à travers plusieurs négociations et accords entre puissances européennes, notamment au début du XXe siècle. Il est donc historiquement imprudent de résumer l’ensemble de ce processus à une seule décision prise à Berlin.
Le même niveau de prudence s’impose lorsqu’apparaissent des chiffres précis. Certaines contributions affirment notamment qu’environ 800 000 hectares auraient, au contraire, changé d’administration au profit du Rwanda autour de 1910. Cette affirmation existe dans le débat, mais les éléments examinés jusqu’ici ne permettent pas d’établir avec suffisamment de certitude cette superficie précise. Plutôt que de choisir entre deux récits opposés, il faut donc retenir que la délimitation de la frontière RDC-Rwanda résulte d’un processus colonial complexe, et que toute affirmation territoriale précise doit être confrontée aux accords et cartes de l’époque.
En 2026, cette vieille histoire rencontre brutalement l’actualité
C’est probablement ce qui rend aujourd’hui cette controverse particulièrement sensible. Goma, Rutshuru et Masisi figurent parmi les territoires évoqués depuis longtemps dans les débats concernant les populations, la nationalité, le foncier et les autorités coutumières. Or, ces mêmes espaces sont aujourd’hui au cœur de la crise impliquant l’AFC/M23, le gouvernement congolais et, plus largement, les tensions entre la RDC et le Rwanda. La correspondance géographique est suffisamment frappante pour expliquer pourquoi les anciennes archives réapparaissent dans les discussions actuelles.
Mais constater que les mêmes noms reviennent à différentes périodes ne suffit pas à démontrer qu’il existe un projet territorial unique et ininterrompu reliant Gishari, la lettre de 1981 et la crise militaire actuelle. Les documents examinés ne permettent pas d’établir une telle continuité. Ils montrent cependant quelque chose de plus profond : les questions de terre, de nationalité, d’identité et de pouvoir coutumier traversent depuis plusieurs générations l’histoire politique du Kivu, et les crises successives les remettent régulièrement au premier plan.
Alors, à qui appartiennent aujourd’hui Goma, Rutshuru et Masisi ?
Sur ce point, il faut quitter les controverses historiques pour regarder le droit international contemporain. Goma, Rutshuru, Masisi et Walikale font partie de la République démocratique du Congo, tout comme Kalehe et Idjwi. Les frontières internationales actuelles ne sont pas automatiquement modifiées parce qu’un ancien royaume aurait exercé une influence dans une région, parce qu’une communauté y vivait avant la colonisation ou parce qu’une chefferie y a autrefois existé.
Le respect de l’intégrité territoriale constitue un principe fondamental de l’ordre juridique africain. Plus significatif encore dans le contexte actuel, la RDC et le Rwanda ont eux-mêmes réaffirmé le respect de leur souveraineté et de leur intégrité territoriale respectives dans l’accord de paix signé à Washington en 2025. Autrement dit, les controverses historiques peuvent aider à comprendre comment la région s’est constituée et pourquoi certaines tensions persistent, mais elles ne suffisent pas à transformer une ancienne implantation communautaire ou une chefferie en droit territorial contemporain.
Au-delà des faits, que faut-il finalement retenir ?
L’histoire devient beaucoup plus compréhensible lorsqu’on cesse de mélanger les différentes époques. Des populations venues du Rwanda ont effectivement été installées au Masisi durant la colonisation ; Gishari a réellement existé ; des structures administratives ou coutumières liées à des populations rwandophones sont documentées ; et une démarche datant de 1981 est associée à Goma, Rutshuru, Masisi, Walikale, Kalehe et Idjwi. Reconnaître ces faits historiques n’équivaut cependant pas à reconnaître une souveraineté rwandaise sur ces territoires.
C’est probablement la distinction essentielle pour quelqu’un qui découvre cette histoire : habiter une terre n’est pas la même chose que la posséder comme État ; administrer une chefferie n’est pas exercer une souveraineté internationale ; et avoir exercé autrefois une influence politique dans une région ne suffit pas à modifier aujourd’hui ses frontières. En 2026, alors que Goma, Rutshuru et Masisi se retrouvent une nouvelle fois au centre de la crise régionale, l’histoire peut aider à comprendre le présent. Mais elle doit être expliquée dans toute sa complexité plutôt qu’utilisée pour fabriquer des certitudes que les documents ne permettent pas toujours d’établir.
TIC-TAC HEBDO
Au-delà des faits
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