Archive Jonction Online — Texte issu du site Jonction Online (jonctiononline.net), actuellement hors service. Ces publications constituent une archive importante pour la région des Grands Lacs. Publié sur TicTache Bdo par la rédaction TicTache Bdo, sous le compte contributeur Jonction Online, en conservant la date d’origine.
6 JUILLET 2002. Étienne Tshisekedi accepte de s’entretenir avec les journalistes Pascal MASIRIKA de la RTNC et le directeur de rédaction de Jonction Raphaël KIWONGI MATONDO dans son appartement de l’hôtel Méridien de Kigali. En présence de son épouse, une militante éprouvée de la cause congolaise défendue avec acharnement par son mari depuis une vingtaine d’années, le président de l’UDPS, qui en a fait voir de toutes les couleurs au maréchal Mobutu Sese Seko, fait montre d’une ferveur révolutionnaire extraordinaire et d’une sincérité déroutante à toutes les questions posées par les deux journalistes venus de Goma. Malgré son âge avancé et une santé quelque peu fragile, sa tournée historique effectuée du 29 juin au 2 juillet 2002 à Kisangani et un séjour de travail à Goma, le président de l’UDPS s’est montré à la hauteur de ses nobles ambitions. Invité par le président Paul Kagame pour prendre part à la commémoration du huitième anniversaire de la libération du Rwanda, Étienne Tshisekedi a fait l’objet d’une attention soutenue de la part de toutes les autorités rwandaises tout au long de son séjour. Ce qui a démontré l’intérêt attaché par les dirigeants rwandais à la lutte révolutionnaire menée par un homme qui aura marqué en lettres d’or l’histoire tourmentée de son pays. À la sortie de la longue audience lui accordée par l’homme fort du Rwanda, celui-là même qui a chassé le dictateur Mobutu du pouvoir, après un règne sans partage de 32 ans, Étienne Tshisekedi n’a pas caché sa satisfaction d’avoir eu l’occasion de discuter sur le processus de Paix en RDC. Président de l’Alliance pour la Sauvegarde du Dialogue Inter congolais, Étienne Tshisekedi n’a pas eu tort de se battre pour la poursuite de ce forum de la dernière chance pour l’avenir de son pays. Nos lecteurs pourront s’en convaincre en parcourant cette interview. À l’instar du président Étienne Tshisekedi, je ne doute pas un seul instant que les manœuvres politiciennes des hommes actuellement au pouvoir à Kinshasa, ne pourront pas vaincre la volonté de tout un peuple à se libérer finalement des sinistres dictatures. ■ RKM
Pascal MASIRIKA
Président de l’Alliance pour la Sauvegarde du Dialogue Inter-Congolais, voici 22 ans de lutte que vous menez contre les systèmes totalitaires qui se sont succédé en RDC. Vous venez d’avoir un premier entretien avec Paul Kagame, le Président du Rwanda, au lendemain de la commémoration du huitième anniversaire de la libération du Rwanda par le FPR [Front Patriotique Rwandais]. Que vous inspire cette première rencontre ?
Étienne TSHISEKEDI
Je crois d’abord, avant de parler du Chef de l’État rwandais, vous devez savoir que l’Alliance pour la Sauvegarde du Dialogue Inter Congolais a commencé déjà les consultations avec les Chefs d’État signataires de l’Accord de Cessez-le-feu de Lusaka et puis faisant partie de la Région. Nous avons pu voir les pays du Sud, nous sommes maintenant au Centre et espérons prochainement continuer vers la partie Ouest de l’Afrique. C’est dans ce cadre-là que l’occasion nous a été donnée de demander une audience et de l’obtenir auprès du Président Kagame dont on connaît le rôle dans l’Accord de Lusaka et dans l’application de cet Accord. Il m’a été donné d’entendre le Président Kagame affirmé, comme tous les autres Chefs d’État, la nécessité de rester fidèle à l’Accord de Lusaka. Et je rappelle que nous avons même abordé avec lui le problème du retrait des troupes étrangères du Congo. Il s’est précipité à me dire qu’il est le premier à déclarer être prêt à retirer toutes ses troupes du territoire congolais mais comme tous les autres Chefs d’État. D’ailleurs, l’opinion sait que c’est à cause de la sécurité du Rwanda que la première guerre a eu lieu, celle à laquelle a participé monsieur Kabila et au cours de laquelle Kabila a été placé au pouvoir par le Rwanda. Donc, c’est vous dire que tout le monde attend avec impatience la conclusion de la solution politique congolaise. Une fois que la solution politique est intervenue, tous ces pays nous ont déclaré, à commencer par le Président Kagame, être prêts à retirer leurs troupes. Donc, ça m’a fait un grand plaisir parce que souvent, comme on n’était pas ici, on ne savait pas exactement quelle est la position du Rwanda alors on se demande pourquoi tous les bruits que nous faisons chez nous, en fait, où l’on considère le Rwanda comme étant la cause et de la guerre et de toutes les misères que nous connaissons dans notre pays. Nous ne le croyons pas du tout. Le Rwanda fait partie de l’Accord de Lusaka. En tant que tel, il respecte cet Accord. Et nous demandons justement aux nôtres, qui sont messieurs Kabila et Bemba, de respecter cet Accord en retournant à la table des négociations parce que le dialogue n’était pas terminé et de trouver la solution globale et inclusive attendue par tout le monde pour que la situation du Congo puisse redevenir normale.
Pascal MASIRIKA
Monsieur le Président, vous avez donc le sentiment que le peuple congolais pour lequel vous luttez depuis 22 ans peut tirer le meilleur parti de cette rencontre historique ici à Kigali ?
Étienne TSHISEKEDI
Absolument parce que le peuple congolais sait aussi, comme je l’ai dit tout à l’heure, le rôle que le Rwanda joue et le peuple doit être heureux. D’ailleurs, tout homme politique responsable ne doit pas avoir peur de contacter n’importe qui faisant partie de l’Accord de Lusaka. Rappelez-vous, je ne sais pas si vous le savez, que le dirigeants de l’Alliance que nous sommes, avons été à Harare. Nous avons rencontré le président Mugabe qui est l’allié principal de monsieur Kabila. Donc, vous voyez que nous n’avons pas d’hommes privilégiés, ceux qui sont difficiles. Non. Nous voulons rencontrer non seulement tous les dirigeants des pays voisins mais tous les dirigeants impliqués dans le dossier congolais pour tout simplement chercher toutes les voies et moyens pour pouvoir appliquer l’Accord de Lusaka. Mais on ne peut l’appliquer complètement qu’en retournant, comme l’Alliance pour la Sauvegarde Inter Congolais l’exige, à la table des négociations pour parachever l’œuvre que le dialogue avait déjà commencé.
Pascal MASIRIKA
C’est donc un défi que vous lancez à tous ceux qui avaient diabolisé récemment le Rwanda et l’avènement de l’Alliance ?
Étienne TSHISEKEDI
On n’a pas à diaboliser qui que ce soit. Je crois qu’ils sont dans l’erreur. J’ai déjà dit ça plusieurs fois que ceux qui diabolisent le Rwanda sont placés au pouvoir là-bas par le Rwanda. Donc, il ne faut pas distraire les gens pour rien. Nous n’avons pas au moment actuel à agir selon nos sentiments personnels. Nous devons voir l’intérêt de notre peuple. L’intérêt de notre peuple commande que la solution soit trouvée à la crise congolaise par l’application, le respect et la fidélité de l’Accord de Lusaka. Ce que nous faisons, c’est rencontrer toutes les parties signataires de cet Accord. C’est ainsi que nous allons rencontrer les attentes de notre peuple et pas en diabolisant certains en faveur des autres.
Raphaël KIWONGI MATONDO
Monsieur le président, très humblement, à Goma comme à Kisangani, au nom des politiciens congolais, vous avez demandé pardon au peuple congolais pour tous les actes négatifs posés depuis l’indépendance de notre pays. Le président Paul KAGAME affirme et continue à affirmer que s’il y a présence militaire de son pays au Congo, c’est simplement parce que les régimes successifs de Mobutu et de Kabila, père et fils, ont entretenu et continuent d’entretenir les forces négatives notamment les Interahamwe et les éléments des forces armées rwandaises. Est-ce qu’au nom toujours des politiciens congolais, avez-vous demandé également pardon au président Paul Kagame ?
Étienne TSHISEKEDI
Je n’ai pas à demander pardon au nom des dictateurs que moi-même j’ai combattu. Rappelez-vous, ce que vous dites, venant de la bouche de monsieur Kagame, c’est la vérité. Rappelez-vous que quand les ex-FAR [Forces Armées Rwandaises] et les Interahmwe ont quitté le Rwanda après la mort de monsieur Habyarimana en 1994, conformément aux conventions internationales, non seulement le Congo devait désarmer ces gens à la frontière mais il devait aussi les placer aussi à un site situé au moins à 150 km de la frontière commune. Mobutu n’a fait ni l’un ni l’autre. Il a laissé ces gens entrer à quelques pas de leur pays. Voilà comment ils faisaient des excursions dans leur pays pour le déstabiliser. C’est normal que tout le monde défende sa sécurité. C’est ainsi que le Rwanda a pu chercher où se trouvait un certain Kabila pour pouvoir couvrir l’affaire mais c’est l’armée régulière rwandaise qui a été dépêché au Congo. Pour éviter qu’il soit taxé d’agresseur, c’est comme cela qu’on est allé chercher Kabila pour le faire porter le chapeau. Mais, en fait, ce sont les Rwandais qui ont été à la base de la guerre qui a chassé Mobutu. Donc, demander pardon dans ce sens-là non, parce que conformément aux décisions de la conférence nationale souveraine et conformément d’ailleurs tout à l’heure à Sun City, nous avons pris des résolutions instituant un Tribunal Pénal International pour punir tous les crimes de guerre et tous les crimes de génocide. Malheureusement ils nous ont quittés. Je ne peux pas demander pardon en leurs noms mais je demande pardon au peuple congolais parce que nous politiciens du Congo, nous sommes à la base de tous les malheurs que notre peuple endure.
Raphaël KIWONGI MATONDO
Monsieur le Président, homme d’expérience que vous êtes, vous n’êtes plus à présenter aujourd’hui, si jamais le Dialogue Inter Congolais n’arrivait pas à donner les résultats escomptés ou de canaliser les espoirs que vous-même vous fondez ensemble avec la population congolaise sur la poursuite de ce dialogue, quelle alternative avez-vous personnellement en votre qualité de président de l’UDPS ?
Étienne TSHISEKEDI
Nous comptons malheureusement toujours sur les pressions. Je vous rappelle qu’avant l’Accord de Lusaka, rappelez-vous surtout les déclarations de monsieur Kabila père qui disait qu’il ne s’assoirait jamais à la même table avec Kagame pour signer quoi que ce soit ou pour négocier quoi que ce soit, mais à cause des pressions politiques, aussi bien internes qu’externes, on n’a pu voir Kabila s’assoir autour de la même table avec Kagame pour signer ce que nous appelons l’Accord de Lusaka. Non seulement ils se sont mis autour de la même table mais ils ont signé cet Accord. Donc, pour vous dire que rien n’est impossible. Vous êtes au courant des décisions déjà prises par la communauté internationale et nous osons croire, vous l’avez dit, je suis un combattant, je n’ai pas été dans la nécessité d’utiliser les armes contre Mobutu mais pourtant, vous le savez, Mobutu disait toujours «de mon vivant, il n’y aura pas deux partis au Congo» et il y eut un 24 avril 1990 où Mobutu a dissout son Parti-État et a proclamé le multipartisme. Donc, nous croyons dans la détermination et de notre peuple et des hommes politiques pour que la solution globale soit trouvée dans la crise congolaise.
Raphaël KIWONGI MATONDO
Monsieur le président, vous sortez, il y a quelques instants d’une rencontre très importante avec les ambassadeurs de l’Union Européenne accrédités au Rwanda. Que vous ont-ils dit ?
Étienne TSHISEKEDI
Nous sommes allés les sensibiliser, comme nous le faisons d’habitude, sur les malheurs du Congo. Nous sommes allés leur présenter officiellement l’Alliance pour la Sauvegarde du Dialogue Inter Congolais et surtout ses objectifs qui sont les pressions à exercer sur Kabila et Bemba afin qu’ils acceptent de se trouver autour d’une table pour que nous puissions poursuivre le dialogue qui avait si bien commencé et qui avait adopté une quarantaine des résolutions. Il ne restait que le problème politique. Mais rien n’est impossible. Nous sommes capables de trouver cette solution politique pour qu’enfin nous puissions mettre fin à la misère dont souffre notre peuple et lui donner le droit d’espérer à un avenir meilleur.
Pascal MASIRIKA
Vous avez eu l’impression d’avoir été entendu ou alors vous aviez en face de vous des chefs de missions qui se trouvaient amer face à ce que vous avez dit ?
Étienne TSHISEKEDI
Non. Je crois que tous ont avoué, parce qu’ils savent déjà que le Conseil de Sécurité où leurs pays sont représentés, a reconnu qu’il faut absolument mettre fin à la crise congolaise avec une solution globale et inclusive. Tous sont, si vous le voulez, favorables à notre démarche. Ils se sont engagés à faire rapport à leurs gouvernements pour faire pression afin que le dialogue puisse se poursuivre. Je vous dis qu’il y avait même le chargé d’affaires de l’ambassade de la Belgique à Kigali qui a affirmé clairement qu’en dehors de la solution inclusive et globale, il ne sera pas mis fin à la crise congolaise. © JONCTION JUILLET 2002
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