MIKENO–KARISIMBI : LA SAISON SÈCHE, UNE OCCASION À NE PAS MANQUER POUR PRÉVENIR LES LAHARS
Alors que les premières grandes pluies finiront inévitablement par revenir, la période actuelle offre peut-être la meilleure opportunité de ces dernières années pour protéger les populations vivant au pied des volcans des Virunga.
Dossier spécial TIC-TAC HEBDO — Par la rédaction
Alors que la saison sèche s’est installée plus tôt que d’habitude dans le Nord-Kivu et que les conditions sécuritaires permettent de nouveau un meilleur accès aux territoires situés au pied du Mikeno et du Karisimbi, une question mérite d’être posée : la province profitera-t-elle de cette période de répit pour préparer le retour des grandes pluies ?
Les lahars, ces puissantes coulées de boue volcanique capables d’emporter habitations, routes, cultures et ponts, ne constituent ni un phénomène nouveau ni un risque théorique. Les scientifiques les documentent depuis plusieurs décennies dans le massif des Virunga et plusieurs catastrophes ont déjà endeuillé la région. Pourtant, contrairement aux éruptions volcaniques, ce danger reste relativement peu connu du grand public et rarement au cœur des politiques de prévention.
La saison sèche actuelle ne constitue pas un signe annonciateur d’un lahar. En revanche, elle représente la période la plus favorable pour inspecter les ravins, renforcer la surveillance des versants, préparer les communautés et sécuriser les infrastructures avant le retour des pluies. Autrement dit, c’est aujourd’hui que peut se préparer la sécurité de demain.
Un risque ancien qui ne disparaît jamais
Lorsque l’on évoque les volcans des Virunga, l’attention se porte presque toujours sur le Nyiragongo et ses coulées de lave. Pourtant, les géologues rappellent qu’un autre danger existe depuis toujours : les lahars.
Ces coulées de boue se forment lorsque de fortes pluies entraînent les matériaux volcaniques accumulés sur les pentes — cendres, pierres, blocs rocheux, arbres et sédiments — qui dévalent ensuite les ravins à grande vitesse. Contrairement aux idées reçues, une éruption n’est pas nécessaire pour provoquer un tel phénomène. Quelques heures de pluies intenses peuvent suffire à transformer une vallée en un véritable torrent de boue.
Le massif du Mikeno et du Karisimbi réunit plusieurs facteurs favorables à ce risque : des pentes abruptes, des sols volcaniques instables, un réseau dense de ravins et une pluviométrie parfois exceptionnelle. De nombreuses communautés vivent, cultivent ou construisent précisément dans ces vallées naturelles où les eaux de ruissellement se concentrent.
L’histoire récente rappelle que ce danger est bien réel. En mai 2010, une importante coulée de boue partie du flanc ouest du Karisimbi a frappé la région de Kibiriga, près de Kibumba. Cette catastrophe a causé une cinquantaine de morts, détruit plus de deux cents habitations et enseveli des terres agricoles. Plusieurs études scientifiques ont depuis confirmé que le risque demeure présent sur les versants du Karisimbi comme du Mikeno.
Autrement dit, il ne s’agit pas d’imaginer une catastrophe future, mais de reconnaître un phénomène déjà observé et documenté.
Une fenêtre d’opportunité que la paix peut offrir à la prévention
Pendant plusieurs années, la guerre a profondément modifié les priorités dans cette partie du Nord-Kivu. Les autorités devaient répondre à l’urgence sécuritaire, gérer les déplacements massifs des populations et faire face à des contraintes d’accès au terrain.
Les zones situées entre Goma, Kibumba, Buhumba et les pieds du Mikeno et du Karisimbi ont longtemps accueilli d’importants camps de déplacés ou se trouvaient à proximité immédiate des lignes de front. Dans un tel contexte, la prévention des risques naturels passait naturellement au second plan.
Aujourd’hui, cette réalité évolue. Les combats ont cessé dans plusieurs secteurs, les grands camps de déplacés ne sont plus présents dans cette partie du territoire et l’accès aux zones concernées est devenu plus aisé qu’il ne l’a été depuis plusieurs années.
Cette amélioration des conditions d’accès constitue peut-être la meilleure occasion de lancer une vaste campagne de prévention.
La saison sèche actuelle renforce encore cette opportunité. Si elle ne provoque pas directement les lahars, elle offre le temps nécessaire pour intervenir avant que les fortes pluies ne rendent certains ravins difficilement accessibles.
C’est maintenant que peuvent être réalisées les études de terrain, les inspections des ponts, le nettoyage des lits des torrents, la cartographie des couloirs de coulées, l’installation de pluviomètres automatiques, la sensibilisation des écoles et des communautés ainsi que la préparation de plans d’évacuation.
Attendre les premières grandes pluies pour commencer ces travaux reviendrait à intervenir alors que le risque est déjà installé.
Transformer la stabilité en culture de prévention
La reconstruction d’un territoire ne consiste pas uniquement à rétablir la sécurité ou à relancer les activités économiques. Elle consiste également à protéger durablement les populations contre les risques liés à leur environnement.
Le massif des Virunga représente une richesse exceptionnelle pour la région, mais il impose également des responsabilités particulières.
Les recommandations formulées depuis plusieurs années par les chercheurs et les spécialistes des risques naturels sont connues. Elles mériteraient aujourd’hui d’être transformées en un véritable programme d’action.
Parmi les priorités figurent :
- la cartographie officielle des ravins susceptibles de canaliser des lahars
- la surveillance régulière des versants du Mikeno et du Karisimbi
- l'installation d'équipements de suivi des précipitations
- l'entretien périodique des ouvrages de drainage et des lits des torrents
- l'identification des écoles, centres de santé et villages exposés
- la mise en place de systèmes d'alerte rapide utilisant notamment les radios communautaires, les télécommunications et les autorités locales
- l'organisation régulière d'exercices de simulation dans les communautés concernées
Ces investissements représentent un coût limité comparé aux conséquences humaines, sociales et économiques qu’une seule coulée de boue pourrait provoquer.
Conclusion
Les grandes pluies reviendront. Comme chaque année.
La véritable question n’est donc pas de savoir si le massif des Virunga connaîtra encore des épisodes de fortes précipitations, mais si les mois de saison sèche actuellement en cours auront été utilisés pour préparer les populations avant leur retour.
Les lahars ne peuvent pas toujours être empêchés. En revanche, leurs conséquences peuvent être considérablement réduites grâce à la connaissance scientifique, à l’aménagement du territoire, à la surveillance des zones sensibles et à une préparation adaptée des communautés.
Aujourd’hui, le contexte offre une convergence rarement observée depuis plusieurs années : une amélioration des conditions d’accès, une diminution des contraintes liées au conflit et une période sèche favorable aux travaux de prévention.
Faire de cette période un temps d’anticipation plutôt qu’un simple intervalle entre deux saisons constituerait sans doute l’un des investissements les plus utiles pour protéger les populations vivant au pied du Mikeno et du Karisimbi. Car les catastrophes naturelles ne préviennent pas. En revanche, les sociétés qui choisissent d’anticiper disposent toujours d’une longueur d’avance sur elles.
Rédaction | TIC-TAC HEBDO
Source : Publication Facebook TIC-TAC HEBDO — TIC-TAC HEBDO | Rédaction